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| Salomon et la reine de Saba, miniature persane, XVIe s. 34x23cm |
Quoi ?
Il
s’agit d’une miniature persane, c’est à dire une image peintes destinée à
illustrer un texte, typique de cet art qui s’est développé en Perse entre le
XIIe et le XVIe siècle.
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| carte de la Perse (Iran) au XVe s. |
Cette
miniature a été réalisée par Qadimi Mashhad et illustre un texte de Salaman et
Absal Djami daté de 1556-1565. La page en question mêle
l’histoire de Salomon et de la reine Bêlqis à d’anciens récits traditionnels
persans comme le conte de la princesse du pavillon jaune. La visite de Belqis,
reine de Saba, à Salomon est évoquée dans le Coran tout comme dans la Bible, et
le thème occupe une place de choix dans les manuscrits illustrés. À côté d’une poésie évoquant des
thèmes religieux ou les exploits des saints de l’islam, une littérature en
prose très importante concerne les histoires des Prophètes.
Ici, c’est
un véritable conte moral qui nous est donné à lire : au centre, légèrement
à droite, sous un chapiteau devisent Salomon et la reine Belqis. Salomon est
coiffé d’un turban qui irradie de flammes dorées, ce qui trahit son statut de prophète
un peu à la manière des auréoles dans l’art chrétien. De plus, son visage est
masqué par un carré blanc, expression de l’interdit religieux de la figuration
(on remarque ici qu’il existe plusieurs options : soit ne pas représenter
du tout les êtres humains, soit voiler le visage ou le remplacer par une flamme
s’il s’agit d’un personnage sacré, soit encore représenter de manière tout à
fait visible et lisible). Sur la gauche un archange vient s’adresser à eux :
l’enfant malade du roi et de la reine (visible en bas à gauche dans les bras de
sa nourrice), demeurera paralysé tant que Salomon n’aura pas avoué son péché
secret d’avarice, et la reine son penchant vers la luxure. Dès leur aveu, l’enfant
guérit miraculeusement, les spectateurs situés en partie basse autour de la fontaine
s’émerveillent et le vénérable vizir Asaph à la barbe blanche comprend que
Salomon, figure de l’Intellect, a terrassé ses pulsions sensuelles, symbolisées
par le démon (en rouge, derrière l’archange) contraint de travailler utilement
dans le jardin. A la porte du palais (en bas à gauche), la Vieille
Entremetteuse, allégorie de la corruption de ce bas-monde, tente de transmettre
un message à la reine par les mains d’un jeune écervelé, mais un sage et mûr
officier veille et l’en empêche. Sous une mère et son fils qui s’interrogent à
la fenêtre, un page désigne la vieille en tenant un cheval par la bride :
une autre allégorie de la nécessaire domination du corps physique par l’Intellect.
Deux morales ou leçons philosophiques se mêlent : la nécessité d’être
clair, franc et transparent dans le couple et la nécessité de maitriser les
passions du corps par l’esprit ou l’intellect.
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| 5 poèmes de Nezami, Chirin vient voir Farhad, école safavide, 1620-24. |
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| Youssef et Zouleykha, par Behzad, 1488. |
Comment ?
L’art
du livre en Iran (Perse) s’enracine dans la tradition islamique. Il est étroitement
lié à l’art de la calligraphie ornementale. Mais il est aussi travaillé par de
multiples influences. L’Iran, aux XVe et XVIe
siècle, l’âge d’or de la peinture de manuscrits, était un empire puissant,
nourri d’une histoire très riche et d’une forte identité. Plusieurs fois envahis
(Grecs, Arabes, Turcs, Mongols) les artistes ont su assimiler la culture des
envahisseurs pour nourrir la leur. Ainsi la miniature persane apparaît comme
un métissage des cultures islamique, byzantine et chinoise.
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| Ali tuant le dragon, 1480. |
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| page d'un Coran, calligraphie koufique, IXe s. |
Ce qui
frappe tout d’abord dans la miniature persane, c’est la finesse de l’exécution,
le raffinement des motifs et des couleurs.
Le recours à la géométrie et au motif ornemental hérités de
la tradition islamique se mêlent aux croyances de l’ancienne perse selon
lesquelles « c’est grâce à sa lumière que le monde s’est vêtu d’une parure
de joie ». Il ne s’agit pas d’une représentation naturaliste soucieuse de
créer l’illusion d’un espace réel comme dans la peinture européenne à la même
époque travaillée par la perspective, mais mais de déployer un récit lumineux. Des éléments de texte calligraphiés sont d'ailleurs intégrés à l'image en haut à droite et au-dessus de la porte de palais.
A la manière d'une légende venant situer la scène il est écrit :
"Salomon et (la reine) Belqis devisaient quand au dévoilement de leurs propres secrets".
et au-dessus du portail :
"ne demandez plus ce qu'il en est du royaume de Salomon, il n'est plus que poussière".
La suppression des ombres et des lumières et donc du modelé
favorisent un dessin au trait et des couleurs pures qui participent à faire de
ces représentations des images licites, c’est à dire autorisées par l’islam
(non illusionnistes). Arbres, rochers, nuages se détachent de l’idée de
ressemblance ou de réalisme pour devenir des signes ou des motifs autonomes qui
n’ont de réalité qu’à l’intérieur de la représentation. Art littéraire, puisqu’il
est lié à l’illustration de texte, tout doit être clairement lisible, comme
écrit noir sur blanc. On ne retrouve donc pas d’effet d’ombre ou de flou, très
peu d’écarts d’échelle qui trahiraient une impression de profondeur. Tout
semble se déployer sur une même surface. A la manière d’un planisphère, les
volumes des architectures et les décors naturels, paysages, jardins sont
déployés ou dépliés pour donner à voir parfois plusieurs côtés, intérieur et
extérieur de manière simultanée. Plusieurs
moments de ce récit allégorique et plusieurs lieux (cour intérieure du palais,
jardin, pourtour avec porte d’entrée) sont représentés en une image. Le sol et
les murs se confondent en un même plan vertical. Le jardin ressemble à une
fresque peinte. Les balcons sont traités en perspective cavalière de manière à
montrer plus clairement ce qui s’y passe.
On remarque également que ces images sont extrêmement
denses, travaillées sur toute la surface, trahissant une certaine aversion pour
le vide, une « horreur du vide » commune aux conceptions antiques d’Aristote
et à la théologie musulmane. En chaque endroit il y a quelque chose à voir. Les marges elles-mêmes sont travaillées par des motifs ornementaux végétaux.
La miniature est organisée comme un monde
autonome, compact, reconstitué, très structuré de telle façon qu’aucune
partie n’échappe « à la réflexion et à la mise au point que les parties les
plus importantes reçoivent », c’est à dire que tout soit lié, cohérent et
nécessaire. Cette autonomie se manifeste aussi par le traitement des couleurs
qui répond davantage à une volonté esthétique qu’à un souci de réalisme. Il ne
sera pas rare de trouver des arbres au tronc violet ou des montagnes oranges.
Religion
et image ?
Le
contexte religieux de la perse au XVe et XVIe siècle est caractérisé par une
prédominance de l’Islam. Or, l’islam, comme le judaïsme ou certaines branches
du christianisme comme le protestantisme, exclut a priori l’image figurative. Car
une même logique anime ces religions dites abrahamiques : la volonté d’éviter
l’idolâtrie, c’est à dire le fait d’adorer une représentation, image ou objet.
Dans les
10 commandements, lesquels fondent l’ancien testament commun aux religions
juive et chrétienne et dont plusieurs épisodes traversent le Coran, il est dit :
Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce
qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre.
Même méfiance dans le Coran : « Prendras-tu des idoles pour
divinités ? Je te vois, toi et ton peuple, dans un égarement manifeste. »
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| Dome du rocher à Jerusalem, coupole intérieure, 1540-1550. |
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| mosquée du Cheikh Lotfallah à Ispahan, Iran 1704-14. |
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| Coran |
Ainsi, l’art islamique se développera en direction
de la calligraphie et de l’ornement - les fameuses arabesques et motifs
géométriques parfois très complexes. Pourtant, la place de la figuration au
sein des arts de l’islam est plus complexe et varie selon les contextes, les
lieux et les époques. L’unité du monde musulman, constituée autour de la
religion (l’islam) et de la langue (l’arabe) ne doit pas faire oublier la
diversité des peuples et des cultures arabes, persanes et turques qui le composait à l'époque. Ces peuples portent en eux des traditions différentes qui se
manifestent entre autres par différents rapports à l’image. Si au début du VIIIe
siècle, architecture, livres et monnaie sont dépourvus de figurations humaines
pour déployer calligraphies et motifs géométriques ou végétaux, à partir du IXe
siècle en revanche les figures animales et humaines apparaissent dans le
domaine profane. La peinture figurative va se développer dans les manuscrits
arabes au milieu du XIIIe siècle avec des livres scientifiques, traités d’astronomie,
traductions ou adaptations de textes grecs, d’œuvres chinoises, livres des
animaux ou des merveilles de la création. Certains, soutenus par une élite princière
et une bourgeoisie cultivée seront de
véritables best-sellers, copiés plusieurs centaines de fois, traduits et
diffusés jusqu’en Europe.
Liens?
Cette mise à plat de l'espace typique de la miniature persane, alliée à l'emploi de couleurs vives et autonomes, à une volonté d'autonomie par rapport à la réalité et aux représentations illusionnistes rapproche ces oeuvres des recherches poursuivies à la fin du XIXe siècle en Europe par les artistes modernes. On retrouve une même volonté de créer un monde autonome dans le tableau, libéré des habitudes de la représentation et de l'illusion. A la suite de Gauguin, Paul Sérusier, Maurice Denis, Pierre Bonnard, André Derain, Henri Matisse donnèrent les premiers l'exemple : "en attribuant aux objets des couleurs naturellement impossibles et pour ainsi dire absurdes, on espérait contraindre les spectateurs à chercher le sens du tableau ailleurs que dans la fidélité à l'objet". Toute la révolution de la peinture moderne a consisté à prendre conscience que derrière l'imitation apparente de la nature, la réalité essentielle de l'art était toute autre : sur la surface de la toile, des couleurs et des formes "en un certain ordre assemblées" écrira Maurice Denis.
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| Pierre Bonnard, le poisson. |
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| Henri Matisse, odalisque, 1927. |
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| Henri Matisse, desserte harmonie rouge, 1908. |
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| Maurice Denis, avril, 1891. |
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| Paul Sérusier, la mélancolie, 1914. |
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| Paul Sérusier, talisman, 1888. |
Quelques exemples de miniatures persanes.
en supplément :
Une bande dessinée inspirée par des miniatures persanes avec quelques planches expliquées par l'auteur.
Une sélection de miniatures persanes sur le site de la bnf. Et un supplément sur la question de
l'image dans l'islam.
Le pavillon des arts de l'islam au Louvre, Paris.
et un documentaire vidéo sur 5 oeuvres :
ici.