pourquoi ce blog?

Ce blog est considéré comme le livre d'arts plastiques que les classes n'ont pas. Il reprend les principales séquences, prolongeant les cours par des références supplémentaires susceptibles de satisfaire les plus curieux.

vendredi 22 avril 2016

Histoire des arts 2015-2016

Cette année, deux thématiques : art, état, pouvoir et art, ruptures/continuité.

Une volonté de ma part de proposer un panel assez large avec des objets d'étude variés :

1.Tout d'abord une architecture du milieu du XXème siècle amenée par l'étude d'utopies urbaines et sociales élaborées au siècle précédent (le Familistère de Godin) : La cité radieuse, unité d'habitation de Marseille, par Le Corbusier. L'occasion d'aborder la situation sociale après guerre en France et la question des équipements.




2.Ensuite une oeuvre antérieure au XXème siècle et extérieure à l'Europe : La miniature persane du XVe et XVIe siècles. Focus sur l'une d'entre elles présentant Salomon et la reine de Saba, l'occasion de revenir sur les arts de l'Islam et les cultures orientales, d'observer la richesse des ornements et motifs et la complexité de l'espace narratif.




3.Ensuite une sculpture moderne mobile d'un américain installé en France, Alexandre Calder. Sculpture légère, suspendue, en mouvement : une manière poétique de convoquer l'espace au sein d'un art traditionnellement travaillé par la masse.




4.Ensuite, a line made by walking, une sculpture qui n'en est pas tout à fait une, une action dont il ne reste plus que la trace et encore, une photographie de la trace. Lorsque l'artiste anglais Richard Long intervient dans le paysage dans les années 60, réinvente-t-il la sculpture ou retrouve-t-il des gestes et pratiques très anciennes dont témoignent encore aujourd'hui les fascinantes lignes de Nazca?



jeudi 21 avril 2016

Alexander Calder, Mobile sur deux plans



Alexander Calder, Mobile sur deux plans, 1962.

Qui
Alexander Calder est un artiste américain né en 1898 et mort en 1976. Ingénieur de formation il débute comme illustrateur de presse avant de réaliser dans les années 20, alors qu’il s’installe à Paris, des sculptures en fil de fer, des jouets à la fois sommaires et ingénieux qui aboutiront à la réalisation de son Cirque Calder (une vidéo ici). C’est au contact des avant-gardes parisiennes, Joan Miro, Fernand Léger, Le Corbusier et Mondrian en particulier qu’il s’aventure du côté de l’abstraction, des formes géométriques et de la couleur. C’est dans les années 30 qui exposera ses premiers mobiles.

Quoi
Le mobile sur deux plans est une sculpture en taule d’aluminium et fils d’acier suspendue qui mesure 2m x 1,20m x 1,10m. Elle a été réalisée en 1962 et est conservée au Centre Pompidou, à Paris. Un court documentaire du Centre Pompidou évoque cette oeuvre. 

Comment
Couleurs pures, mouvement, aspect ludique, abstraction caractérisent cette sculpture qui, incarnant l’antithèse de la sculpture classique aux volumes massifs, est tout à fait représentative des recherches de l’art moderne et du travail de Calder. Légère et articulée, la sculpture s’anime au moindre souffle d’air donnant à voir une forme en déploiement. Si elle peut évoquer quelque chose de végétal, une structure squelettique ou atomique, si son déploiement dans l’espace peut évoquer l’orbite de planètes dans le système solaire, il n’y a pas de volonté de la part de Calder de représenter quelque chose de précis, comme le signifie son titre. Il s’agit d’une oeuvre abstraite.
Elle est composée de 18 formes planes découpées et peintes en noir, jaune, blanc et rouge lesquelles s’équilibrent en deux ensembles inégaux sur deux hauteurs différentes (deux plans). Ces formes colorées découpées ne sont pas sans évoquer les papiers découpés de Matisse ou l’art de Joan Miro avec qui il se liera d’amitié. La gamme chromatique composée exclusivement des couleurs primaires, du blanc et du noir évoque l’art de Mondrian et l’esthétique architecturale du Corbusier.

Elle est réalisée dans un matériau moderne industriel, le métal, qui contraste avec le bois, la pierre ou le bronze traditionnels. 
De plus sa disposition dans l’espace et son allure aérienne, sa forme insaisissable susceptible de varier en fonction des mouvements de l’air la distingue radicalement de ce qu’était la sculpture jusqu’alors. Non plus massive et immobile sur son socle, elle se déploie littéralement dans l’air.

Quand
Calder fait parti des artistes modernes, ce courant artistique qui s’est développé dans la première partie du XXème siècle avec des mouvements comme le cubisme, le fauvisme, le surréalisme et les abstractions avant de s’achever avec le pop art à la fin des années 50. Il n’est que de 15 ans plus jeune que Picasso. C’est en visitant l’atelier du peintre Piet Mondrian lequel a pris l’habitude d’essayer ses compositions géométriques abstraites en disposant des modules de papiers colorés sur les murs que lui vient l’idée de sculptures mobiles. Ce qu’il découvre dans l’atelier de Mondrian, il aimerait le voir bouger, se mouvoir dans l’espace. Dans les années 60, son travail sera alors assimilé à l'art cinétique.


Liens

Calder et deux portraits en fil de fer

reconstitution de l'atelier de Piet Mondrian

Calder, mobile.

Calder, stabile, Chicago. 



Calder, mobile sans titre, 1963.

Le Cirque Calder

Joan Miro

Fernand Léger, fleur polychrome, 1952.

Henri Matisse, papiers gouachés découpés, 1953.

Joan Miro, L'or de l'azur, 1967.

Le Corbusier, cité radieuse, unité d'habitation à Marseille. 1952.
Sculpture lyonnéon de N. Schöffer, à Lyon quartier de Grange blanche.

Nicolas Schöffer, lux 13 variation.

un lien vers une vidéo montrant la sculpture animée : ici.


Vocabulaire : 

avant-garde : le terme d'avant-garde désigne une dynamique artistique qui à l'opposé de l'académisme est animée par une volonté d'expérimentation, une recherche de nouveauté, de rupture. 

art moderne : l'art moderne se caractérise par sa rupture avec l'art dit classique. Les historiens le font généralement débuter à la fin du XIXème siècle avec l'Impressionnisme et des artistes comme Edouard Manet et s'achever dans les années 1950 avec la naissance du Pop Art. 

abstraction : Une oeuvre abstraite, à l'inverse d'une oeuvre figurative, ne cherche pas à représenter quelque chose issu de la réalité. Formes, matières et couleurs deviennent autonomes. 

mobile : C'est l'artiste Marcel Duchamp qui nommera ainsi pour la première fois les sculptures en équilibre de Calder qui se caractérise effectivement par leur légèreté et leur mouvement. 


art cinétique : l'expression apparait pour la première fois en 1954 et désigne toute forme d'art qui contient des parties en mouvement. 

vendredi 2 octobre 2015

la miniature persane

Salomon et la reine de Saba, miniature persane, XVIe s. 34x23cm

Quoi ?

Il s’agit d’une miniature persane, c’est à dire une image peintes destinée à illustrer un texte, typique de cet art qui s’est développé en Perse entre le XIIe et le XVIe siècle.

carte de la Perse (Iran) au XVe s.

Cette miniature a été réalisée par Qadimi Mashhad et illustre un texte de Salaman et Absal Djami daté de 1556-1565. La page en question mêle l’histoire de Salomon et de la reine Bêlqis à d’anciens récits traditionnels persans comme le conte de la princesse du pavillon jaune. La visite de Belqis, reine de Saba, à Salomon est évoquée dans le Coran tout comme dans la Bible, et le thème occupe une place de choix dans les manuscrits illustrés. À côté d’une poésie évoquant des thèmes religieux ou les exploits des saints de l’islam, une littérature en prose très importante concerne les histoires des Prophètes.


Ici, c’est un véritable conte moral qui nous est donné à lire : au centre, légèrement à droite, sous un chapiteau devisent Salomon et la reine Belqis. Salomon est coiffé d’un turban qui irradie de flammes dorées, ce qui trahit son statut de prophète un peu à la manière des auréoles dans l’art chrétien. De plus, son visage est masqué par un carré blanc, expression de l’interdit religieux de la figuration (on remarque ici qu’il existe plusieurs options : soit ne pas représenter du tout les êtres humains, soit voiler le visage ou le remplacer par une flamme s’il s’agit d’un personnage sacré, soit encore représenter de manière tout à fait visible et lisible). Sur la gauche un archange vient s’adresser à eux : l’enfant malade du roi et de la reine (visible en bas à gauche dans les bras de sa nourrice), demeurera paralysé tant que Salomon n’aura pas avoué son péché secret d’avarice, et la reine son penchant vers la luxure. Dès leur aveu, l’enfant guérit miraculeusement, les spectateurs situés en partie basse autour de la fontaine s’émerveillent et le vénérable vizir Asaph à la barbe blanche comprend que Salomon, figure de l’Intellect, a terrassé ses pulsions sensuelles, symbolisées par le démon (en rouge, derrière l’archange) contraint de travailler utilement dans le jardin. A la porte du palais (en bas à gauche), la Vieille Entremetteuse, allégorie de la corruption de ce bas-monde, tente de transmettre un message à la reine par les mains d’un jeune écervelé, mais un sage et mûr officier veille et l’en empêche. Sous une mère et son fils qui s’interrogent à la fenêtre, un page désigne la vieille en tenant un cheval par la bride : une autre allégorie de la nécessaire domination du corps physique par l’Intellect. Deux morales ou leçons philosophiques se mêlent : la nécessité d’être clair, franc et transparent dans le couple et la nécessité de maitriser les passions du corps par l’esprit ou l’intellect.

5 poèmes de Nezami, Chirin vient voir Farhad, école safavide, 1620-24.

Youssef et Zouleykha, par Behzad, 1488.

Comment ?

L’art du livre en Iran (Perse) s’enracine dans la tradition islamique. Il est étroitement lié à l’art de la calligraphie ornementale. Mais il est aussi travaillé par de multiples influences. L’Iran, aux XVe et XVIe siècle, l’âge d’or de la peinture de manuscrits, était un empire puissant, nourri d’une histoire très riche et d’une forte identité. Plusieurs fois envahis (Grecs, Arabes, Turcs, Mongols) les artistes ont su assimiler la culture des envahisseurs pour  nourrir la leur. Ainsi la miniature persane apparaît comme un métissage des cultures islamique, byzantine et chinoise.

Ali tuant le dragon, 1480.



page d'un Coran, calligraphie koufique, IXe s.


Ce qui frappe tout d’abord dans la miniature persane, c’est la finesse de l’exécution, le raffinement des motifs et des couleurs.
Le recours à la géométrie et au motif ornemental hérités de la tradition islamique se mêlent aux croyances de l’ancienne perse selon lesquelles « c’est grâce à sa lumière que le monde s’est vêtu d’une parure de joie ». Il ne s’agit pas d’une représentation naturaliste soucieuse de créer l’illusion d’un espace réel comme dans la peinture européenne à la même époque travaillée par la perspective, mais mais de déployer un récit lumineux. Des éléments de texte calligraphiés sont d'ailleurs intégrés à l'image en haut à droite et au-dessus de la porte de palais.
A la manière d'une légende venant situer la scène il est écrit : 
"Salomon et (la reine) Belqis devisaient quand au dévoilement de leurs propres secrets".

et au-dessus du portail : 
"ne demandez plus ce qu'il en est du royaume de Salomon, il n'est plus que poussière".

La suppression des ombres et des lumières et donc du modelé favorisent un dessin au trait et des couleurs pures qui participent à faire de ces représentations des images licites, c’est à dire autorisées par l’islam (non illusionnistes). Arbres, rochers, nuages se détachent de l’idée de ressemblance ou de réalisme pour devenir des signes ou des motifs autonomes qui n’ont de réalité qu’à l’intérieur de la représentation. Art littéraire, puisqu’il est lié à l’illustration de texte, tout doit être clairement lisible, comme écrit noir sur blanc. On ne retrouve donc pas d’effet d’ombre ou de flou, très peu d’écarts d’échelle qui trahiraient une impression de profondeur. Tout semble se déployer sur une même surface. A la manière d’un planisphère, les volumes des architectures et les décors naturels, paysages, jardins sont déployés ou dépliés pour donner à voir parfois plusieurs côtés, intérieur et extérieur de manière simultanée. Plusieurs moments de ce récit allégorique et plusieurs lieux (cour intérieure du palais, jardin, pourtour avec porte d’entrée) sont représentés en une image. Le sol et les murs se confondent en un même plan vertical. Le jardin ressemble à une fresque peinte. Les balcons sont traités en perspective cavalière de manière à montrer plus clairement ce qui s’y passe.

On remarque également que ces images sont extrêmement denses, travaillées sur toute la surface, trahissant une certaine aversion pour le vide, une « horreur du vide » commune aux conceptions antiques d’Aristote et à la théologie musulmane. En chaque endroit il y a quelque chose à voir. Les marges elles-mêmes sont travaillées par des motifs ornementaux végétaux. 

La miniature est organisée comme un monde autonome, compact, reconstitué, très structuré de telle façon qu’aucune partie n’échappe «  à la réflexion et à la mise au point que les parties les plus importantes reçoivent », c’est à dire que tout soit lié, cohérent et nécessaire. Cette autonomie se manifeste aussi par le traitement des couleurs qui répond davantage à une volonté esthétique qu’à un souci de réalisme. Il ne sera pas rare de trouver des arbres au tronc violet ou des montagnes oranges.

Religion et image ?

Le contexte religieux de la perse au XVe et XVIe siècle est caractérisé par une prédominance de l’Islam. Or, l’islam, comme le judaïsme ou certaines branches du christianisme comme le protestantisme, exclut a priori l’image figurative. Car une même logique anime ces religions dites abrahamiques : la volonté d’éviter l’idolâtrie, c’est à dire le fait d’adorer une représentation, image ou objet.
Dans les 10 commandements, lesquels fondent  l’ancien testament commun aux religions juive et chrétienne et dont plusieurs épisodes traversent le Coran, il est dit :
Tu ne te feras pas d'idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre.
 Même méfiance dans le Coran : « Prendras-tu des idoles pour divinités ? Je te vois, toi et ton peuple, dans un égarement manifeste. »

Dome du rocher à Jerusalem, coupole intérieure, 1540-1550.

mosquée du Cheikh Lotfallah à Ispahan, Iran 1704-14.

Coran



Ainsi, l’art islamique se développera en direction de la calligraphie et de l’ornement - les fameuses arabesques et motifs géométriques parfois très complexes. Pourtant, la place de la figuration au sein des arts de l’islam est plus complexe et varie selon les contextes, les lieux et les époques. L’unité du monde musulman, constituée autour de la religion (l’islam) et de la langue (l’arabe) ne doit pas faire oublier la diversité des peuples et des cultures arabes, persanes et turques qui le composait à l'époque. Ces peuples portent en eux des traditions différentes qui se manifestent entre autres par différents rapports à l’image. Si au début du VIIIe siècle, architecture, livres et monnaie sont dépourvus de figurations humaines pour déployer calligraphies et motifs géométriques ou végétaux, à partir du IXe siècle en revanche les figures animales et humaines apparaissent dans le domaine profane. La peinture figurative va se développer dans les manuscrits arabes au milieu du XIIIe siècle avec des livres scientifiques, traités d’astronomie, traductions ou adaptations de textes grecs, d’œuvres chinoises, livres des animaux ou des merveilles de la création. Certains, soutenus par une élite princière et une bourgeoisie cultivée  seront de véritables best-sellers, copiés plusieurs centaines de fois, traduits et diffusés jusqu’en Europe.

Liens?
Cette mise à plat de l'espace typique de la miniature persane, alliée à l'emploi de couleurs vives et autonomes, à une volonté d'autonomie par rapport à la réalité et aux représentations illusionnistes rapproche ces oeuvres des recherches poursuivies à la fin du XIXe siècle en Europe par les artistes modernes. On retrouve une même volonté de créer un monde autonome dans le tableau, libéré des habitudes de la représentation et de l'illusion. A la suite de Gauguin, Paul Sérusier, Maurice Denis, Pierre Bonnard, André Derain, Henri Matisse donnèrent les premiers l'exemple : "en attribuant aux objets des couleurs naturellement impossibles et pour ainsi dire absurdes, on espérait contraindre les spectateurs à chercher le sens du tableau ailleurs que dans la fidélité à l'objet". Toute la révolution de la peinture moderne a consisté à prendre conscience que derrière l'imitation apparente de la nature, la réalité essentielle de l'art était toute autre : sur la surface de la toile, des couleurs et des formes "en un certain ordre assemblées" écrira Maurice Denis.





Pierre Bonnard, le poisson.

Henri Matisse, odalisque, 1927.

Henri Matisse, desserte harmonie rouge, 1908.

Maurice Denis, avril, 1891.

Paul Sérusier, la mélancolie, 1914.

Paul Sérusier, talisman, 1888.


 Quelques exemples de miniatures persanes.











en supplément : 

Une bande dessinée inspirée par des miniatures persanes avec quelques planches expliquées par l'auteur.

Une sélection de miniatures persanes sur le site de la bnf. Et un supplément sur la question de l'image dans l'islam.

Le pavillon des arts de l'islam au Louvre, Paris.

et un documentaire vidéo sur 5 oeuvres : ici.